Dans quelques heures, les électeurs libéraux devront arbitrer entre douze candidats à la Présidence de la République. La plupart de ces candidats sont d’une hostilité déclarée aux idées libérales. Ils stigmatisent le mot « libéralisme », épouvantail partout décrié mais finalement absent de ce premier tour.
Ces candidats antilibéraux, de droite et de gauche, refusent de faire le deuil de l’ancien monde et retardent, par démagogie ou par ignorance, l’avènement d’une France nouvelle. Une France où le service public ne sera plus l’ennemi de la liberté de choix, c'est-à-dire de la concurrence. Une France où revendiquer la liberté d’entreprendre, de créer, de choisir l’école de ses enfants ou l’organisme qui assure sa santé ne sera plus jugé comme insolent ou antisocial. Une France qui n’aurait plus grand-chose à voir avec l’île de décroissance sur-administrée que nous habitons, à la dérive dans une jeune Europe, dans un monde qui change et qui nous observe avec étonnement, parfois commisération, rarement espérance.
La France d’après ne soliloque pas sur l’identité nationale : elle ne se replie pas sur des considérations nationalistes et protectionnistes. Au contraire, elle s’ouvre au monde et invente son rôle dans un espace nouveau, où les anciennes frontières s’estompent et où il faut inventer, chaque jour, sa différence. Nous n’y sommes pas encore.
Alors, pour qui voterons-nous dimanche, faute d’un candidat authentiquement inspiré par le projet d’une société ouverte ? Quel choix préparera la France à un avenir meilleur ?
Les libéraux hésitent aujourd’hui entre deux candidatures : celles de Nicolas Sarkozy et de François Bayrou. A priori, s’ils sont vraiment libéraux, ils ont déjà éliminés les candidatures antilibérales, socialistes, nationalistes et protectionnistes qui ont partout fleuri. Villiers et Le Pen refusent le libre échange, veulent couper les ponts avec l’Europe et plaident pour un Etat si fort qu’il en devient inquiétant. Royal navigue dans les eaux troubles d’un socialisme suranné, sourd à la modernité, qui manifeste sa dégénérescence par des accès de nationalisme. Avec elle, le vieux parti socialiste vit ses dernières heures.
Alors Nicolas Sarkozy est-il l’homme de la situation ? Après tout, n’est-il pas le courageux réformateur énergique que l’on sait, toujours à l’affût d’un statu quo à bousculer, d’un tabou à briser ? L’homme désigné du bout des lèvres par The Economist comme le bonapartiste le plus libéral ? Ses propositions de réformes économiques ne sont pas inintéressantes : on y trouvera des convergences avec le projet libéral sur la fonction publique par exemple, certainement en sureffectif sous nos latitudes.
L’historique de ses résultats est cependant moins flatteur que l’inventaire de ses désirs.
Il est le ministre du budget qui a le plus largement creusé la dette de toute la Vème République, de 1993 à 1995, sous le gouvernement Balladur : il a fait passer la dette de 41% à 55 % du PIB en seulement deux ans. Il fallait bien « préparer » le succès de son mentor en distribuant quelques largesses… Il est aussi l’homme de l’intervention systématique dans l’économie, quand il était à Bercy : était-il raisonnable, à l’époque des marchés intégrés, de tenter, en vain, d’administrer les prix dans les grandes surfaces ? A Bercy, toujours, il a préféré éparpiller les crédits dévolus à quatre ou cinq pôles de compétitivité sur soixante-dix sites : beaucoup de nouveaux soutiens, mais une manne publique gaspillée. Quant au nombre de fonctionnaires, il n’a pas baissé dans les ministères qu’il a dirigé. Un bilan dont le débat public est aujourd’hui amnésique.
Nicolas Sarkozy a exercé beaucoup de responsabilités déjà, et il a rarement agi en libéral. Me permettrez-vous d’ajouter qu’il a rarement agi avec succès ?
En matière de sécurité, son porte-étendard, le bilan est pour le moins contestable : après plusieurs années au ministère de l’intérieur, il n’a pu empêcher la France de s’embraser en 2005. Et quand elle s’est enflammée, il n’a pu éteindre le foyer, qui s’est consumé jusqu’à son paroxysme, entraînant la destruction des biens de milliers de personnes et la mort de quelques innocents.
Certes, la bavure tant redoutée a été évitée : le gouvernement fut sauvé, ainsi que la candidature du ministre… Mais pendant ces semaines éprouvantes, la police protégeait-elle vraiment les habitants des quartiers, ou plutôt l’institution et ses représentants ? Nous nous posions cette même question quand des bandes violentes s'attaquaient aux étudiants manifestant contre le CPE, devant les rangs de « forces de l'ordre » impassibles.
Au titre de ses actes non libéraux, songeons encore au Conseil Français du Culte Musulman, véritable coup de canif donné à la laïcité. Voilà un Ministre d’Etat qui s’implique dans l’organisation d’un culte. On connaît les résultats de cette politique : le CFCM gère peu ou mal le culte musulman en France, sa mission première, mais se mêle à tout va de politique et de diplomatie, quand il ne brade pas la laïcité et la liberté de conscience en refusant d’intégrer la liberté d’apostasie et de conversion dans sa charte. Passons sur la publicité faite à la religion d’un préfet lors de sa nomination.
Nicolas Sarkozy est-il vraiment l’homme de la rupture ? Comment la plaider sérieusement quand on fait écrire ses discours par le dernier Commissaire au Plan que notre pays a connu, M. Guaino, et qu’on s’entoure de lieutenants qui ont tous été au gouvernement ces dernières années : MM. Fillon, Hortefeux, Devedjian, Copé... Nicolas Sarkozy n’a rien d’un homme neuf, pas plus que ses coéquipiers. Comment son projet le serait-il ?
Pour être fort, un candidat libéral doit avoir un programme politique clair, énoncé sans tergiversation. Sarkozy n’aura eu de cesse, durant cette année de campagne, de brouiller les pistes, de Jaurès à l’extrême droite, en louvoyant sur le mot « libéral » comme s’il en avait honte (où sont d’ailleurs passés les libéraux de l’UMP ?) tout en faisant l’impasse sur ce qui aurait pu le rendre crédible, là où nous l’attendions : les réformes économiques et sociales. A commencer par la mère de toutes les réformes : la réorganisation de notre modèle social, dont l’addition fiscale est devenue insupportable alors que les prestations n’ont jamais été aussi médiocres, pénalisant en cela les classes les plus modestes de la population.
Quant à ceux qui croient que Nicolas Sarkozy est un tombeur de syndicats, qu’ils se rassurent : quand EDF a changé de statuts, il a conforté jusqu'à l'absurde les privilèges de ses employés, achetant à prix d'or le silence des centrales. Nos enfants paieront aussi cette manœuvre, qui a sanctuarisé les retraites dorées du service public.
Finalement, Nicolas Sarkozy est bien le candidat du camp conservateur. Et comme tout conservateur, son but est de préserver l’ordre existant, en feignant de vouloir le réformer drastiquement pour finalement ne modifier que quelques détails à la marge.
Jacques Chirac était le candidat conservateur de 1995 et 2002. Nicolas Sarkozy lui ressemble et sa stratégie est calquée sur celle du locataire de l’Elysée. A la différence que rarement un candidat aura réuni autant d’hostilité contre lui à la veille d’un premier tour d’élection présidentielle. Une hostilité qui, s’il arrivait au pouvoir, ne risque pas de s’atténuer et compromettra toute possibilité de réforme. Il y a donc fort à parier que son quinquennat sera marqué par quelque agitation dans les premiers mois, suivie d’un immobilisme tactique en vue de sa réélection.
François Bayrou serait-il donc plus libéral que Nicolas Sarkozy ?
Certes, François Bayrou n’est pas un grand libéral en matière économique même s’il propose d’intéressantes mesures pour les PME, et s’il affirme à qui veut l’entendre que la création de richesses ne viendrait jamais de l’Etat mais bien des entreprises et de la société civile. Il a par ailleurs reçu le soutien non négligeable de Michel Camdessus, auteur d’un rapport éclairant sur les réformes dans notre pays et ancien patron du FMI, de François Goulard, ministre libéral et même de l’ELDR, le parti libéral européen, spécialiste de la traque des monopoles publics. Sa présidente a déclaré aujourd’hui dans un communiqué : « Nous sommes à un moment décisif pour l’Europe. En effet les priorités et les méthodes de gestion du nouveau Président français auront des répercussions pour le continent tout entier. Grâce à un programme crédible de réformes, à son engagement européen et à sa volonté de rassembler, François Bayrou est le seul candidat capable de réformer la France et de créer un avenir meilleur pour la France et pour l’Europe ».
Le libéralisme de Bayrou est avant tout politique. Comme il l’a plaidé lors de son dernier discours à Pau, c’est d’un nouvel Habeas Corpus dont les Français ont besoin, pour se protéger d’un Etat qui décide de tout, surtout de ce qui ne le regarde pas.
Nos institutions sont devenus illisibles, notre droit baroque, et finalement personne ne sait délimiter exactement ce qui est de la compétence de l’Etat et ce qui ne l'est pas. Cette confusion se double d’un fort arbitraire : nos institutions ne prévoient pas de contre-pouvoirs, comme dans tout régime parlementaire ou présidentiel digne de ce nom. Nul pouvoir ne pourra, dans ce pays, s’opposer à la volonté du prochain Président de la République. A l’ombre de cette confusion et de cet arbitraire ont végété les pires connivences entre les hauts fonctionnaires, politiques et grandes entreprises. La République n’est plus le bien commun, mais le jardin de quelques-uns, et la France se retrouve au fin fond des classements internationaux en matière de lutte contre la corruption.
Alternative Libérale a fait du constat du blocage des institutions et du déficit démocratique le premier axe de son projet. Pendant toute ma campagne, malheureusement écourtée faute de parrainages, j’ai plaidé pour le mandat unique, le pouvoir du Parlement de contrôler la dépense publique, la représentation proportionnelle et la mise en place d’un véritable pouvoir de justice indépendant, au lieu d'une simple autorité judiciaire. Le pouvoir souffre en France d’être isolé : seul sur l’Aventin, l’homme politique décide et échappe à tout contrôle, porté par la masse d’un Etat qui n’a de cesse de le dépasser. Il ne doit plus y avoir, en France, un seul élu « responsable mais pas coupable ». Cette situation généralisée d’irresponsabilité conduit la dette à exploser, nos quartiers populaires à se détériorer, l’économie à sombrer. J’ai aussi plaidé pour qu’une nouvelle Constitution clarifie les droits et les devoirs de chaque citoyen européen, dans une Europe dont on devine aujourd’hui les compétences sans mesurer les responsabilités, autant dire sans démocratie.
Autant de propositions que je n’ai pas retrouvées dans le programme de Nicolas Sarkozy, mais qui sont au premier plan dans celui de François Bayrou. Or, nous avons fait, avec Alternative Libérale, de ces réformes institutionnelles, de cette refondation démocratique, la condition de la réforme du modèle économique et social.
Comme les députés libéraux de 1789, à commencer par Lafayette, qui visaient l’abolition des privilèges par une nouvelle Constitution, nous mettons la démocratie au cœur de nos priorités. Si nous ne réformons pas notre système, le dialogue sera impossible, la négociation improbable. A chaque projet de réforme, qu’il soit inspiré par l’Europe (la fin du monopole de la poste, bientôt), ou par le gouvernement, même frappé au coin du bon sens, les herses se lèveront et la rue prendra le dessus, au nom de mille chimères, manipulée comme elle l’a été en 2003 pour la réforme des retraites, en 1995 pour le plan Juppé. Les bonnes idées, en France, sont enlisées dans un dialogue de sourd : il faut tirer sur l’ennemi d’abord, discuter ensuite. C’est ainsi que rien n’avance et que rien n’émerge. Je ne crois pas, qu’en France, un pays massivement socialisé où un actif sur quatre travaille pour l’Etat, on puisse réformer sans négocier, discuter, argumenter et surtout, rassembler largement l’opinion. C’est un processus de longue haleine qui a besoin d’une « Révolution légale » préalable.
François Bayrou est crédible pour remettre en route la machine démocratique : il en a fait le cœur de son projet présidentiel. Rassembler les bonnes volontés pour changer le système et renouer avec un fonctionnement normal pour une grande démocratie.
Parce qu’il sera élu contre les grands appareils, Bayrou pourra s’affranchir des hommes au pouvoir depuis trop longtemps, qu’ils soient dans la lumière ou dans l’ombre. Des hommes qui conseillent déjà, à Royal comme à Sarkozy, la prudence. C’est un candidat de transition entre une France à la dérive, qui ne sait plus dialoguer que par la violence et la manifestation, la France des six candidats d’extrême gauche et du 21 avril, et une nouvelle France, capable de se parler à nouveau, prête à aborder les réformes. Des réformes que nous appelons libérales, mais qui sont en réalité des réformes de bon sens.
Les libéraux hésitent entre deux candidats qui ne sont pas libéraux. Si Nicolas Sarkozy est élu, nous devrons ensuite expliquer à des millions de Français qu’il n’est pas libéral – ce dont ils sont pourtant persuadés – et que sa gestion n’est pas celle que préconise Alternative Libérale. La capacité du candidat conservateur à rassembler et à négocier, avant même d’être élu, est déjà très réduite : il y a peu de chances qu’il réussisse à faire passer des réformes, tant l’opposition à sa personne est forte dans le pays. Si François Bayrou l’emporte, nous avons une chance de débloquer avec lui les institutions et de préparer la France à accepter les réformes et l’Europe. C’est là, pour un électeur libéral, un choix rationnel au sens profondément politique : on ne se fait pas forcément plaisir, mais on choisit pour préparer l’avenir. Peut-être n’aurons-nous pas, en cinq années, toutes les réformes dont nous rêvons, mais, au moins, aurons-nous ouvert un possible.
Edouard Fillias
Président d’Alternative Libérale